| « La vie brodée » Hélène Soleau Juin 1996 ![]() |
En broderie, comme dans la vie, on avance d'un pas tranquille vers un accomplissement.
J'ai commencé à broder vers l'âge de vingt ans. Pourquoi se met-on ainsi à broder ? Beaucoup d'entre vous penseront que les femmes aiment s'occuper les mains : la couture, la cuisine, les tâches ménagères, les grands rangements sont dans les mains de celles-ci depuis toujours. D'autres, plus ironiques, iront jusqu'à penser par je ne sais quelle théorie des vases communicants, que d'emplir les mains vide la tête. Et pourquoi les femmes devraient-elles ainsi se "vider la cervelle" ?
Laissons là reposer ces considérations hâtives et revenons-en plutôt au long et patient chemin de point de croix.
Hommes et femmes se sont mis un jour à broder, chaque monastère avait son atelier de broderie. L'histoire de la broderie à point compté n'est tombée dans des mains exclusivement féminines qu'à partir du 16ème siècle. Histoire étroitement liée au sacré, à la décoration et au commerce. On pense que l'art de broder puise son origine dans la civilisation orientale, puis se répand jusqu'aux bandelettes des tombes égyptiennes et elle est aussi citée dans la bible.
Par le biais des échanges commerciaux entre l'Orient et l'Occident, la broderie a voyagé à travers les continents, et chaque culture a réinventé et enrichit la technique (point de Ceylan, point de Pékin...).
Les broderies ont traversé le temps, créées pour durer.
J'étais loin de penser à tout cela lorsque je me suis mise à broder.
Très inexpérimentée, je me suis lancée à l'aveuglette dans un art qui demande pourtant de très bons yeux.
Par quoi commencer ? Les points les plus faciles sont conseillés par tous les manuels. Mais je remercie encore Saint Clair, Saint patron des brodeurs, de m'avoir épargné la lecture de ces ouvrages. Je remercie aussi (en passant) Saint Louis d'avoir officialisé la corporation des brodeurs.
Un tissu blanc avec un dessin imprimé en noir, une aiguille qui pique le doigt, un tambour, pour une activité des plus discrètes et silencieuses, des fils de cotons de couleurs et c'est parti pour l'aventure.
Car commencer à broder, c'est s'aventurer réellement. L'aiguille voyage à travers la toile, l'esprit vagabonde, les couleurs changent, le paysage se précise petit à petit.
Pour apprendre à marcher à un enfant, on le met debout et on le fait avancer en lui tenant les mains entre nos jambes, en ligne droite, un pas devant l'autre. Pour apprendre à broder, on commence par des points linéaires. Le plus connu est le "point de tige", promesse d'une croissance dans la maîtrise.
Mais la question reste posée : "Pourquoi se met-on à broder ?"
A part renouer point par point avec une condition féminine...
Aujourd'hui, l'époque se reconnaît dans l'accélération d'un rythme, on a confié aux machines, bien meilleures que nous pour aller vite, toutes nos occupations. On a confié aussi certains de nos arts : la musique, les images... alors la brodeuse fait figure de parfaite opposition avec son temps. Une résistance humaine à cette accélération normale du progrès.
La brodeuse est impérativement une personne qui aime le calme et la sédentarité. On ne peut pas broder dans un train ou au milieu de la foule.
On brode sans doute pour s'isoler un peu du monde, se recueillir comme pour une prière d'athée. J'ai commencé à broder lors d'une vie solitaire, pleine de longs moments silencieux.
J'habitais une surface très réduite où l'activité l'était elle aussi. Je m'installais avec rituel sur mon canapé, près de la fenêtre au ciel bleu et l'après-midi, parfois la journée entière, s'écoulait entre mes mains sans heurts et sans grande difficulté.
La brodeuse ne se réfugie pourtant pas dans l'ombre, elle a besoin de beaucoup de lumière pour exposer au grand jour l'ouvrage de ses mains.
Je ne m'ennuyais jamais avec ma broderie et jamais le temps ne passait aussi vite.
Le temps est annulé lorsqu'on brode. On est en dehors du temps de la vie normale. Celle où l'on va faire ses courses, où l'on prépare le repas, où l'on va boire un verre avec des amis... mais rien à voir avec le temps qui s'écoule lors d'une lecture passionnante. On ouvre la première page, on dévore avec faim, on rit ou on s'épouvante, on laisse l'auteur nous mener par le bout du nez puis on referme, généralement heureuse et triste à la fois. Heureuse de porter en soi tout un lot d'émotions nouvelles et triste de voir le livre refermé sur son pouvoir d'éveiller l'esprit. Triste et vite inquiète de l'arrivée du prochain livre qui saura être à la hauteur de ce dernier.
Le temps brodé est tout autre. Entre le temps où l'on a enfilé la première aiguille et celui où fatiguée, on replie l'étoffe de tissu sur elle-même pour la ranger, nos émotions n'ont pas été agitées.
A quoi pense une brodeuse ? Cela dépend de l'ouvrage qu'elle exécute, certains autorisent la rêverie, loin de préoccupations familières, on s'invente une histoire, on brode aussi dans la tête, d'autres ne permettent pas une seconde d'inattention.
On brode comme on vit, avec plus ou moins de sérieux ou de fantaisie.
J'ai croisé d'autres brodeuses au cours de visites dans les merceries.
Il y a les maniaques, qui s'équipent de tout un attirail : loupe, tambours de toutes tailles, aiguilles courtes, moyennes et longues, et qui achètent toute une boîte de coton de la même couleur de peur de ne pas retrouver la même teinte obtenue aux différents bains.
Elles se lavent les mains avant de toucher leur ouvrage et le portent chez un encadreur, un peu inquiètes de cette tâche qui leur échappent.
Il y a les demi-maniaques, elles se contentent d'acheter un kit, de ne pas faire de noeud au bout du fil, de tendre soigneusement leur tambour, d'ourler avec précision le tissu pour éviter qu'il s'effiloche, de le laver et le repasser sur l'envers.
Puis il y a les "brodeuses au petit bonheur la chance". J'ai appartenu à cette catégorie mais je tends depuis deux ans à rejoindre la seconde et je prie encore Saint Clair ne pas laisser la broderie me diriger inévitablement vers la première.
Les brodeuses "au petit bonheur la chance" sont celles qui se permettent le plus de liberté. Elles ont déniaisé pendant longtemps le point compté qui demande beaucoup d'attention pour se consacrer aux points de tige et aux points de remplissage en général : point plat, point empiétant, point lancé...
Une vie de célibataire a besoin qu'on la remplisse, sinon elle est assez vide.
Broder c'est l'art d'ajouter de la matière.
Assez satisfaisants, ces points offrent l'avantage de demander peu de matériel et une concentration sereine, alliée à une rapidité (toute relative en broderie) d'exécution.
Que brode-t-on ? Lorsqu'on a vingt ans, les napperons ne font pas long feu. On les range dans un placard, un peu honteux d'avoir brodé un support si ridicule.
Les nappes. J'aimais recevoir des amis autour d'une table et autour d'un bon dîner.
Même petit, cet appartement a pu contenir dix invités qui s'entassaient avec bonheur.
La première nappe que j'ai réalisée m'avait donné beaucoup de plaisir, puisque j'y découvrais un nouveau point : le point d'araignée. Son nom est explicite, on tisse des mini-toiles qui deviennent des fleurs en relief.
J'ai brodé des taies d'oreiller, des marques-pages, des draps, une toile à matelas, engrangeant tous mes trésors dans un placard noir. Fruits d'une lente exécution, on attendrait aussi pour les voir.
Mes proches ignoraient cette partie de moi, ils m'imaginaient trop active, ils me regardent différemment maintenant. Et puis on s'assied tous autour de cette nappe et on la baptise de toutes sortes de tâches de vin ou de graisses.
Ma vie se résumait à l'époque à un travail que j'aimais et à une flopée d'amitiés diverses et enrichissantes. Je brodais principalement pendant les périodes d'hiver, au chaud, au fond de mon canapé. Les autres saisons me poussaient hors de mon nid.
Mon goût était pour les motifs abstraits et j'avais une prédilection pour l'économie des couleurs.
J'ai brodé toutes ces années de ma vie sans penser encore aujourd'hui que j'y ai perdu mon temps. Concentrée, hypnotisée sur presque l'inutile. La broderie élève le temps, lui donne un rang.
Ma compagne de solitude, ma soeur célibataire, mon havre de paix et aussi mon attente. Les jeunes filles brodaient en attendant d'être femmes, les jeunes femmes brodaient en attendant d'être épousées, les épouses brodaient en attendant leurs enfants, les mères brodaient en attendant que la guerre soit finie, et nombreuses sont celles qui brodent encore, les yeux ridés, en attendant leur mort.
Trousseau de mariée, trousseau de nouveau-né, on brode les moments marquants de la vie. On attrape les fils de cotons et la toile et on écrit son histoire, sa vie, sa famille. On marque ses initiales sur ses vêtements, on les entrelace avec celles de l'aimé, on brode la date, on laisse une trace.
Et moi, pendant ce temps d'attente, je ne brodais que cette attente, la vie tranquille sans événement.
Si la broderie est autant liée à l'attente, c'est bien sûr qu'en plus d'être réservée aux patientes, elle est le goût, la saveur, la douceur du temps qui passe inutilement. La broderie n'a jamais calmé les nerfs d'une nerveuse.
Après avoir brodé pour moi seule, je me suis mise à broder un peu pour les autres. J'écris "un peu", car on consent à se séparer d'une broderie sur laquelle on a passé des heures et des heures, que pour des êtres très chers.
On a donné de soi, de sa vie, on a donné aux autres, cette valeur inestimable, vécue intensément par les brodeuses : son temps.
Il y a toujours des rencontres qui vous enrichissent : untel m'a appris à danser, une autre m'a donné la recette d'un bon gâteau... mais un jour j'ai rencontré une autre brodeuse.
Il existe partout des clubs de femmes inactives qui se retrouvent entre elles et qui mêlent leur savoir faire autour d'un thé et de conversations féminines, mais la vraie brodeuse ne fait pas partie de ce genre de club. La vraie brodeuse, comme je l'ai dit précédemment, aime s'isoler, savourer son attente et se concentrer sur son ouvrage sans caquètements au-dessus de sa tête. Pardon aux brodeuses de clubs, d'être si intransigeante.
La broderie est là un prétexte pour se retrouver, se rencontrer et bavarder, elle n'est pas vécue comme toute passion : avec un égoïsme profond.
J'ai donc rencontré une autre brodeuse, une autre attente.
Qu'elle soit d'ailleurs ici remerciée de m'avoir tant apporté et donné confiance en moi-même.
C'est elle qui m'a fait passer le grade de "brodeuse demi-maniaque" pour abandonner celui "d'au petit bonheur la chance".
Quand une brodeuse rencontre une brodeuse, elles se racontent pendant des heures leurs expériences de tireuses de fils.
Afin de progresser, je suis passée au point à fil compté, effrayée devant la toile vierge et devant la complexité apparente d'un diagramme. Le diagramme, c'est une grille remplit de codes à suivre en fonction des motifs et des couleurs.
Echange de techniques, d'adresse, comparaison d'ouvrages, échanges de diagrammes et expéditions militaires dans les merceries.
Autant je n'attendais rien de particulier en brodant dans mon coin, qu'elle attendait le retour de quelqu'un.
Le point de croix à fil compté a été une vraie révélation. Mille fois pire que n'importe quel point : le point de croix est celui qui vous clouera à jamais à votre ouvrage.
D'ailleurs, c'est le point le plus pratiqué dans le monde, il y a bien là une secrète raison.
Le point compté, c'est commencer sur une toile toute blanche, sans impression de motif, rien que du fil tissé pour terrain de jeux. Pour vous apporter une image : le point compté est le petit paradis des brodeuses.
J'ai acquis peu à peu, très lentement, une documentation et me suis plongée dans l'histoire des genres et des matières.
J'ai commencé un abécédaire bleu. Les abécédaires, c'est normalement ce que l'on brode lorsqu'on attend un enfant, dans l'espoir illusoire de lui apprendre un jour les lettres de l'alphabet accrochées au-dessus de son lit.
Appelés aussi "petits rouges", les abécédaires monochromes furent le passage obligé de plusieurs générations de petites filles de la bonne société, qui brodaient de façon malhabile la forme des lettres. Entraînement conditionné à former plus tard leurs initiales sur leur trousseau.
Fière de ma nouvelle habileté, j'ai découvert un nouveau goût à l'art de broder et à l'art de vivre.
Je me suis parfois trompée, j'ai commis des erreurs et je les ai camouflées, j'ai triché, d'autres jours, plus courageuse et plus exigeante, j'ai réparé. J'ai été progressivement honnête avec moi-même.
Le point compté a un avantage spécifique : une aiguille qui ne pique plus le doigt, une aiguille à bout rond, toute tendre, qui vous chatouillerait presque. Il a un inconvénient, il vous pique au jeu.
Le plaisir commence dès que l'on choisit ses outils.
Pour le choix des couleurs : à chacun son instinct et son goût. Ne partez jamais, comme je l'ai souvent fait, à la mercerie en espérant retrouver de mémoire le vert avec lequel vous travaillez depuis trois mois, sans avoir emporté son numéro. Pousser aussi un soupir de soulagement lorsque la mercière vous sort de dessous son comptoir, un petit tiroir de maison de poupée, où sont rangés les écheveaux de votre vert.
Il existe tellement de couleurs, qu'il est courant de vous entendre répondre "je ne l'ai pas en stock, je peux vous le commander". Je sens que vous souriez, vous pensez "les brodeuses aiment attendre, qu'elles attendent donc". Et là, je me dis que vous n'avez rien compris. Les brodeuses aiment attendre en brodant et sans leur fil de coton, elles ne sont plus rien.
Le choix des motifs est infini. Demandez n'importe quoi à une brodeuse et elle vous le fera.
Toutes les fleurs de l'herbier, tous les légumes du potager, tous les fruits du verger, tous les animaux de l'arche de Noé, toutes les figures géométriques imaginées...
C'est là que réside le pouvoir obsessionnel de la broderie. Tout se brode et la vie ne sera jamais assez longue pour tout broder.
Le plaisir de découvrir sous ses doigts des formes et des couleurs nouvelles est infini.
Débridée, la broderie est l'art d'imagination par excellence. La première histoire de la peinture.
Imaginez, en plus, que l'on peut broder sur des supports très différents : toile aïda, toile unifils, lins mélangés, toiles de lin, toiles damassées, toiles torchons, galons de coton... dans la couleur que vous souhaitez.
En choisissant les fils : mat, brillant, perlé, soyeux, nuancé...
La broderie est un rituel qui célèbre l'union parfaite de l'esprit et du geste.
Qui aurait pensé qu'arrivée ici, à ce point du récit, je comparerais l'activité de broder à celle de jouer. Les brodeuses sont des joueuses solitaires, qui jettent un oeil sur le règlement du diagramme et qui marquent des points. Elles sont souvent sûres de gagner, quoique certaines abandonnent vaincues par la difficulté, le manque de temps, la lassitude...
Ma douce compagne de solitude s'est métamorphosée alors en ogresse. Elle m'avalait toute crue à chaque moment libre de la journée, à toute saison de l'année. L'obsession me gagnait et une belle rencontre est venue l'interrompre, une rencontre amoureuse, celle que j'attendais sans le savoir.
J'ai abandonné mes aiguilles pendant plusieurs mois, l'esprit top agité, trop excité.
Puis j'ai sorti les broderies du placard et il a dit "C'est toi qui a fait ça ?" Il a dit "Chapeau !"
On est fière pendant une seconde mais on réalise vite qu'il est piètre juge, qu'on lui met sous les yeux un sujet trop féminin. On a peur de l'ennuyer et on range à nouveau dans le placard.
Un jour je lui ai demandé, juste après nos ébats d'amoureux si j'étais sa "première brodeuse". Il m'a confié que oui. Je n'ai pas voulu jouer avec les mots, comme je joue avec mes écheveaux, mais ils se sont déguisés tout seuls, instinctivement. J'étais la première brodeuse de sa vie, un point c'est tout. La première vraie femme accomplie.
Je vis un paradoxe amoureux qui m'enchante. Il imagine les univers du futur, s'intéresse aux nouvelles technologies et je m'invente des nostalgies, du vieux temps... le présent nous appartient à tous les deux.
Il faut nous voir pour y croire, lui assis devant son ordinateur naviguant dans des réseaux de communication, toile d'araignée planétaire reliant les hommes entre eux, et moi, assise, penchée sur mes réseaux de fils, tissant ma toile de lin.
J'ai continué à broder de plus belle, dans une nouvelle attente, celle d'un travail. Tout peut s'écrouler autour de vous, si vous aimez broder, les fils de coton vous tiennent à la vie.
J'ai commencé un ouvrage très coloré avec un motif de dragon chinois.
Je puisais force, ténacité. J'ai brodé dès le petit matin et le soir avant de m'endormir.
Que d'application patiente pour un résultat si extravagant : une pièce de tissu colorée.
Aujourd'hui je retravaille à nouveau, ce qui ne m'empêche pas de faire quelques points le soir en rentrant.
Entre-temps, j'ai été amenée à initier d'autres jeunes filles. L'une était séparée pour deux mois de son ami, très jeune, passionnée de musique techno, habillée à la dernière mode adolescente. Me croirez-vous ? Elle a brodé pendant deux mois, jusque dans l'avion du retour ! Elle s'était d'ailleurs inquiétée de l'autorisation de transporter une paire de ciseau dans son sac.
Les magasins de broderie de Paris portent des noms divers "Au bonheur des dames", "Le comptoir des ouvrages", "Bleu de chine", "A point nommé"... Ils sont souvent tenus par des femmes. L'accueil n'est pas souvent sympathique. J'ai reçu plusieurs confidences d'entre elles en leur déliant la langue. Elles se plaignent de clientes trop difficiles, qui n'en ont jamais assez, assoiffées de nouveaux modèles.
On reste des "brodeuses du dimanche" pour ces professionnelles qui exhibent dans leurs vitrines leurs chefs-d'oeuvre qui vous découragent à peine entrée.
Elles vous prennent de haut : "vous pensez utiliser combien de fils ? non, madame, nous n'avons que des ouvrages à points comptés, vous ne devez pas tirer votre fil comme ça..."
Comme les galeries d'art, beaucoup se sentent exclues de ces boutiques d'initiées et restent sur le pas de porte, contemplant les oeuvres des autres.
Elles ont créé leurs modèles, elles ont créé leur boutique, elles ont créé leur clientèle et il ne reste que l'ennui de voir ce défilé incessant de femmes désoeuvrées et exigeantes qui viennent déranger leurs piles.
Par contre, elles reconnaissent que la clientèle s'est rajeunie. Elles affichent sur la devanture des articles de presse, et un autocollant prouvant qu'elles sont sélectionnées par un guide de bonnes adresses... qu'elles sont sous les feux de l'actualité.
Je n'ai trouvé qu'une seule boutique où je me suis sentie bien, où la maîtresse des lieux réédite des broderies qu'elle a chinées chez les antiquaires. La seule qui ne s'est plainte que d'une chose : de n'avoir plus le temps de broder en devenant commerçante.
J'ai vu beaucoup de vieilles dames mais aussi des motardes tout en cuir, le casque calé sous un bras et la broderie dans une main. Des timides qui demandent si elles peuvent revenir, au cas où elles ne comprennent pas.
Jamais d'hommes. Ceux-ci sont exclus du choix de l'ouvrage.
Ah, j'oublie qu'hier j'y ai croisé un homme. Il était embêté de se trouver là, et peut-être mon regard suspect l'a poussé à me dire "c'est ma fille qui m'envoie..." Les magasins de broderies sont les derniers harems de plaisirs où les hommes sont totalement exclus.
Il y a peu de temps, maman a retrouvé dans un placard, une broderie datée de 1874 et signée de Maria Flament : mon arrière-grand-mère.
C'est une grande pièce de tissu jaunie et assombrie par endroit. Il est brodé ceci "Hommage à mers chers parents" et fut sans doute confectionnée à l'école à l'âge de huit ans.
Belle émotion ! Je l'ai sauvée du placard, lavée et encadrée comme il se doit à une relique familiale.
Voici une filiation qui tombait du ciel. C'est le document le plus ancien sur ma famille (pas de photos, de lettres, d'objets datant de 1874). On y voit de belles frises de fleurs et une guirlande de cerises que je compte bien à mon tour broder.
Je lui dois bien cet hommage complice, à mon arrière-grand-mère.
Et voilà, c'est la fin.

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