Quelques petits instants brodés à vous faire partager, en toute simplicité...
http://croixdelune.blogspot.com/
Je vous l'avais promis : le voici, mon petit feuilleton littéraire de la rentrée. Sans prétention aucune et avec sûrement quelques fautes ou maladresses par ci par là... C'est un article de VéroM qui m'en a donné l'idée. Depuis toujours, j'aime écrire et adolescente, je rêvais d'être écrivain (comme beaucoup de jeunes filles, il me semble). Grâce à Internet, je réalise un peu mon rêve... en espérant ne pas trop vous ennuyer. Il y aura une publication chaque jour vers 19h durant une semaine. Après cela, retour à mon article hebdomadaire, le jeudi.
Bonne lecture !
CHAPITRE I
Quelle idée javais eu de racheter une vieille mercerie délabrée ! Pourtant, je ne regrettais pas ce choix. Toute ma vie, j'avais agi sur des coups de tête et cela m'avait souvent réussi. Je venais de terminer un contrat dans une agence de voyage parisienne qui m'avait écuré de mon métier. A trop louer les merveilles des horizons lointains, j'avais perdu le goût des voyages. Maladie professionnelle, en quelque sorte.
Grâce à l'héritage que mes parents m'avaient légué, je possédais assez d'argent pour acheter la maison de mes rêves. Située dans la partie haute d'une ancienne cité médiévale, elle sommeillait derrière ses persiennes closes. Elle avait sans doute connu des heures plus riantes, scandées par la clochette de la boutique qui occupait le rez-de-chaussée. Les anciens meubles de mercerie renfermaient encore quelques dentelles et sur les présentoirs, des écheveaux aux couleurs défraîchies se mêlaient aux toiles d'araignées. La partie habitation qui était à l'étage avait été rénovée. Je pourrais m'y installer dès mon arrivée, ce qui n'était pas négligeable. Je m'imaginais déjà paressant sur le balcon qui donnait sur une cour intérieure accessible par un escalier tournant en fonte. Toutes les pièces dégageaient un parfum suranné qui me ravissait. Mes meubles, un peu à l'étroit dans le ridicule appartement que j'habitais depuis mon divorce, allaient pouvoir enfin respirer. Et moi sans doute également.
Je ne craignais pas la solitude dans une ville où personne ne me connaissait vraiment. J'y avais vécu jusqu'à l'âge de 5 ans et à part une ou deux camarades de maternelle à qui j'avais sûrement tiré les couettes, très peu devaient se souvenir de la petite Béatrice. J'avais maintenant 45 ans. J'avais été mariée et heureuse mais Charles voulait des enfants et je ne pouvais en avoir. Cela avait tout gâché entre nous. Notre séparation était devenue une évidence. Charles avait rencontré Agnès et connu la joie d'être papa. J'avais quant à moi beaucoup de mal à envisager une autre vie de couple. Aucune histoire sentimentale digne de ce nom ne me retenait à Paris.
J'avais appris à broder avec ma grand-mère et ma mère. Souvent l'été, à l'ombre du tilleul odorant, je tirais l'aiguille et un peu la langue tant il était compliqué de compter les points. La toile de lin grossière râpait les doigts. Les aiguillées ne pensaient qu'à s'échapper du chas de l'aiguille et pourtant, j'étais fascinée par le motif qui naissait peu à peu sur l'ouvrage, tantôt hirondelle, tantôt fleurs en bouquet Les modèles à broder ont changé depuis (Dieu merci), l'émerveillement est resté le même. De là à acheter une mercerie
Charles n'arrêtait pas de me dire qu'il s'agissait d'une folie. Certes, j'avais le sens du commerce mais beaucoup de nouvelles brodeuses commençaient déjà à se lasser des petites croix et à se tourner vers d'autres loisirs créatifs qui seraient tout aussi rapidement délaissés. Tout allait vite maintenant. Trop vite. Il fallait sans arrêt inventer du nouveau, de l'inédit
Je sais bien que tu enseignes la sociologie à l'université mais ne me dis pas que tu étudies le comportement des brodeuses ?
Non, bien sûr Mais pour une fois, essaie d'être prudente
Ecoute, si vraiment cela ne marche pas, je revends la boutique. Pendant des années, je n'ai pensé qu'à faire du rendement pour les boîtes dans lesquelles je bossais. Je n'ai plus envie de vivre sous pression. Et qui vivra verra.
Je te souhaite bonne chance alors Agnès me dit de t'inviter ce soir à dîner. On pourra reparler de tout ça calmement. Il ne reste plus tellement de jours avant ton déménagement.
CHAPITRE II
Déjà un mois que j'avais emménagé dans ma nouvelle maison et il était temps d'ouvrir ma petite mercerie. Les meubles avaient été cirés, les boiseries de la devanture rafraîchies d'une peinture cérusée bleue outremer. Dans la première vitrine, j'avais accroché sur un fil à linge, ma collection de vieux marquoirs. Dans la seconde, un petit buffet bas aux portes grandes ouvertes, donnait une idée de ce que l'on pouvait trouver dans le magasin : coupons de lin, cotonnades fleuris, ciseaux dorés, tambours en bois tendre, palettes dégradées de fils... Ce meuble offrait aussi l'avantage de m'isoler un peu de la rue piétonnière. Je détestais être en vitrine, surtout lorsque je brodais en attendant les clientes !
Elles ne semblaient d'ailleurs guère pressées de venir. Il faut dire quon était au début des vacances dété et que je n'avais pas fait de publicité pour attirer les foules. J'avais envie de laisser les brodeuses venir à ma rencontre, spontanément. Même si cela devait prendre du temps. De toute manière, je n'étais pas encore très opérationnelle. Il me manquait des références DMC suite à une erreur de livraison et j'attendais encore quelques nouveautés américaines. Je m'étais aussi rendu compte que le panier de modèles pour bébé (que je m'amusais à surnommer panier à layette) n'était pas très rempli. J'avais du mal à me passionner pour les nounours roses, les chaussons bleus (peut-être parce que je ne mettrai jamais au monde un enfant). Sachant que beaucoup de femmes découvraient le plaisir de la broderie lors de leur première grossesse, je me devais de trouver de nouvelles grilles dans mes catalogues ou sur internet. Je constatais avec bonheur qu'il y avait quand même de jolies choses chez certaines créatrices.
Un matin, alors que je ne m'y attendais pas, une première visiteuse me fit l'honneur d'explorer ma boutique. Elle adorait le tourniquet à fils mais ce n'était pas spécialement pour rechercher une nuance particulière. Grise, élégante et avec des griffes pointues comme des aiguilles à coudre, ma première cliente n'était autre que la chatte du voisinage ! J'hésitais à la surnommer Filou ou Philo A la fois ange et démon, elle passait chaque jour par la cour intérieure, juste après le départ de ses maîtres. J'étais heureuse : ma mercerie avait désormais trouvé son âme ronronnante et je me sentais moins seule.
Mes journées commençaient tout de même à s'animer. Après le passage du facteur, qui transportait dans sa sacoche autant de lettres que de potins sur la vie du quartier, arrivaient les premières clientes : touristes en panne de DMC 315, vacancières à la recherche doccupation, brodeuses occasionnelles ou compulsives. Le bouche à oreille semblait fonctionner. Ma clientèle s'étoffait chaque jour, certains visages me devenaient familiers. Comme celui d'Anne-Sophie.
CHAPITRE III
Anne-Sophie venait au moins deux fois par semaine. J'avais tout de suite été frappée par notre ressemblance. Elle aussi, je crois ! Petites toutes les deux, nous portions des vêtements assez similaires et nos cheveux fins coiffés à la Colette, nous donnaient un air de famille. J'avais donc rendez-vous avec ma sur jumelle en venant m'installer ici Elle était cependant plus fluette, et bien plus discrète. Sa réserve me changeait des fanfaronnades hystériques de certaines brodeuses.
- Quoi ? Le dernier modèle du Passé Composé n'est pas encore disponible ? Il me le faut absolument. Si j'avais su, je l'aurais acheté au dernier salon Creativa. Dire que j'ai perdu le numéro de portable de Marjorie Massey. C'est la créatrice de Passé Composé. Je suppose que vous l'ignorez
Heureusement Anne-Sophie était là pour me sauver.
- Madame, si vous voulez, j'ai cette grille dans mon sac. J'en avais besoin pour choisir la toile de lin et les fils mais on peut vous la photocopier et .
- Comment ? Mais c'est interdit, voyons !
- Vous ne m'avez pas laissé finir ma phrase. On vous fait une photocopie en attendant que vous achetiez la grille dans quelques jours. C'est juste pour vous permettre de commencer cette broderie tout de suite. Qu'en pensez-vous Béatrice ?
Je pensais qu'Anne-Sophie était un ange tombé du ciel. Elle était allée jusqu'à choisir des fils de soie avec cette dame survoltée sans jamais perdre ni son calme ni son sourire. J'étais impressionnée.
- Je vous remercie. Sans vous, je crois que j'aurais été désagréable et que j'aurais perdu une cliente. J'aimerais avoir votre patience. Je me demande comment vous faites pour être aussi zen
- Je suis professeur de yoga !
Voilà comment, je me retrouvais en caleçon noir dans une odeur d'encens indien, allongée sur un tapis de mousse vert pomme. En début de séance, il fallait rester sur le dos dans la position du cadavre et respirer en s'étirant. Cela permettait de défaire tout doucement les nuds. En tant que mercière, les nuds, cela me connaissait. Voilà que je recommençais à penser à ma boutique au lieu de lâcher prise, comme nous l'invitait Anne-Sophie d'une voix apaisante Après un certain nombre de postures aux noms d'animaux (poisson, cobra, chat, crocodile), je me sentais merveilleusement détendue à la fin de l'heure.
Cela n'avait hélas guère duré. Dans le vestiaire mixte, mes tensions étaient déjà de retour ! Devant ma jumelle souple et gracile, je me sentais un peu boudinée dans mon collant trop moulant. J'avais pris un peu de poids depuis mes quarante ans. Habituellement, je n'y prêtais pas trop attention (après tout, Marilyn aussi avait des formes généreuses) mais cela me dérangeait de me rhabiller devant un groupe qui comprenait quelques hommes. Les autres avaient l'air de le faire de manière tout à fait naturelle : étais-je en train de devenir une vieille fille pudique qui voit le mal partout ? La semaine prochaine, tant pis, je viendrais déjà en tenue et repartirais sans me changer. Quant au régime, ce n'était pas la peine d'y penser. Je préférais m'acheter un pantalon plus fluide. Et puis, je n'étais quand même pas obèse ! C'était Anne-Sophie qui était trop maigre, trop calme. Trop parfaite ?
Il existe toujours des petites jalousies entre femmes et surtout entre copines, je le savais bien. Par manque de confiance en moi, j'avais toujours eu tendance à me dénigrer et à envier le sort des autres. Ou à trop les critiquer. Il fallait que je me surveille sans cela ma mercerie allait vite devenir un endroit irrespirable. Anne-Sophie heureusement savait être à l'écoute et ne parlait jamais trop d'elle. Elle savait réveiller mon enthousiasme et me donnait des tas de conseils comme choisir un éclairage adéquat, un agencement harmonieux selon les principes du yin et du yang. Je me sentais stimulée, épanouie dans ce nouvel environnement. Pour la première fois de ma vie, j'avais l'impression d'avoir trouvé la paix intérieure. Les clientes les plus névrosées ne me faisaient plus peur !
De toute manière, la plupart des brodeuses étaient plutôt équilibrées. Souvent joyeuses comme des enfants ou bourdonnantes comme des abeilles, elles pouvaient faire preuve de retenue ou de concentration lorsquil sagissait de parcourir les paniers à la recherche du modèle ou de calculer le métrage de lin à acheter en fonction du nombre de points du modèle.
- Une toile 28 count, ça fait combien de fils au cm ? Et une 16 fils, nest-ce pas trop fin pour un si grand modèle ?
Jétais là pour les guider, les encourager à changer leurs habitudes. Des mamies rentraient dans le magasin à la recherche dun napperon à broder à offrir à leur petite fille. Elles repartaient avec un petit kit tout mignon qui contenait des fils nuancés tendres comme des friandises. Je pouvais lire de la reconnaissance dans le regard des fillettes qui étaient passées à deux doigts de lhorrible napperon imprimé sur toile ! Il ne fallait tout de même pas tomber dans la caricature. Les mamies daujourdhui étaient à des années lumière des grand-mères dautrefois. Elles vivaient avec leur temps, surfaient sur internet, portaient des jeans Rien à voir avec les mémés-bigoudis qui cherchaient leur pain en tablier de cuisine ! Toutes les générations finissaient un peu par se ressembler. Cela me frappait chaque jour un peu plus dans ma petite mercerie.
CHAPITRE IV
Lheure de la rentrée des classes avait sonné et le matin, paressant au fond de mon lit, jentendais les rires joyeux des enfants sur le chemin de lécole. Quelques pleurs aussi parfois. A quatre heures, le cortège repassait dans lautre sens. Sacs à dos ou cartables à roulettes envahissaient lespace de la rue piétonnière. Certaines mamans faisaient souvent une petite course dans ma mercerie tout en guettant louverture de la grille de lécole. Cétait un moment de détente bien à elles avant le temps des devoirs, du bain et du repas du soir. Souvent, elles me parlaient de leur vie ne sachant pas que la mienne était bien différente
Jeanne, une maîtresse que je connaissais, avait eu lidée dinitier sa classe au point de croix. Il en faudrait de la patience, à mon avis mais les enseignantes devaient forcément en avoir. Elle navait pas acheté le matériel en gros (sauf les aiguilles) car elle désirait que les enfants choisissent eux-mêmes la couleur de la toile et du fil... si possible dans une vraie mercerie. Cela faisait partie de lapprentissage. Une idée denseignante, disaient les mamans que les travaux de couture répugnaient. Elles se retrouvaient parfois en petits groupes et sen donnaient à cur joie.
- De la broderie à lécole ! Pourquoi pas du raccommodage On se croirait revenu au 19e siècle.
- Et mêmes les garçons vont en faire. Je me demande si on ne devrait pas se plaindre chez la directrice.
Je respirais bien fort et me contentais de sourire intérieurement. Et puis, ladmiration des enfants me récompensait parfois et maidait à rester aimable.
- Regarde maman, cest drôlement joli ce quelle brode la dame ! Et là, le tableau accroché au mur, cest vous qui lavez fait avec votre aiguille ?
Beaucoup denfants navaient jamais rien fabriqué de leurs dix doigts, ou si peu. Quelques petits bricolages à lécole maternelle, probablement. Leurs parents leur avaient toujours acheté vêtements et jouets et ils avaient lhabitude dobtenir tout sans effort. Jespère que le projet de Jeanne nallait pas être trop ambitieux. Ce serait dommage de dégoûter ces enfants qui, peut-être, inventeraient une nouvelle société moins passive, moins consommatrice. On pouvait toujours rêver
Rien nétait plus important que lorganisation. Afin déchapper le plus possible aux moqueries des mères qui devaient me prendre pour une antiquité, javais placé à lentrée du magasin, un panier avec des écheveaux de fils et des carrés de toile Aïda déjà coupés. Les enfants pouvaient facilement choisir entre les rouges 304 ou 815 sans faire tomber le tourniquet DMC, et les mamans repartaient rapidement, satisfaites davoir trouvé le matériel adéquat. Quelques miettes traînaient bien un peu au fond de la corbeille, abandonnés par les petits affamés grignotant leur pain au chocolat comme des écureuils espiègles. Tant quils ne sétaient pas essuyés les doigts sur mes fils de soie ou mes grands coupons de lin, javais échappé au pire
Daprès ce que Jeanne mavait confié, chaque enfant allait broder linitiale de son prénom, soit en rouge soit en bleu, en suivant un modèle Sajou de son choix. Ensuite, les lettres seraient accrochées dans la salle de classe de manière à former des mots Lenfant se souviendrait plus tard que durant cette année scolaire, son initiale mariée à celles de quelques camarades avait formé le mot Amitié. Je trouvais cette idée très intéressante mais je me demandais toutefois si toutes les lettres allaient pouvoir être casées. Apparemment, Jeanne avait de la chance : aucune petite fille ne sappelait Zoé, et il y avait assez de prénoms commençant par des voyelles.
Stimulée par cette ambiance studieuse, je rêvais moi aussi de projets de rentrée. Dominique, la responsable du club de point de croix local, mavait contacté pour me demander sil était possible de lui réserver un espace dexposition dans ma mercerie. Javais dans un premier temps accepté de la rencontrer.
CHAPITRE V
Non sans une certaine appréhension, jattendais Dominique dans le salon de thé où elle mavait fixé rendez-vous. Et si son association nétait fréquentée que par des dames patronnesses des temps modernes brodant pour le Téléthon ou autre manifestation caritative ? Je ne critiquais pas les brodeuses qui le faisaient, bien au contraire. Moi, je ne savais pas être généreuse et javais peur de ne pas être à laise dans un club de ce type.
Dominique qui sexcusait dêtre un peu en retard, navait rien dune dame patronnesse. Habillée tout en noir, avec un rouge à lèvres carmin, elle me faisait un peu penser à Agnès B. Elle avait été encadreuse à Toulouse avant de sinstaller ici. Elle mexpliquait quil y a quelques années, les productions de lassociation « Entre amies » mauraient sans doute amusée : coussins à froufrou, canevas champêtres, housses en forme de chapeau pour cacher le papier-toilette à larrière de la voiture.
- Si, si Béatrice, je tassure ! C'était à la fin des années soixante dix. La plupart des membres du club cherchaient surtout à passer le temps, et puis à l'époque, on trouvait ça chouette... Peu à peu, le domaine des loisirs créatifs a évolué et l'association s'est tournée vers d'autres créations. Lannée dernière, on a essentiellement réalisé des accessoires de brodeuse.
- Tu sais, je ne me moque pas de ces productions un peu démodées. Un jour, peut-être, on trouvera ridicules nos collections de pinkeeps ou nos abécédaires à la mode d'autrefois... Dis-moi, vous êtes combien dans votre club ?
- Une petite vingtaine. Beaucoup de retraitées ou de mères au foyer. Quelques chômeuses. On se réunit le lundi après-midi et parfois pendant les vacances. Jaimerais bien organiser des soirées-conférences, je ne sais pas Jai des idées mais, cest encore un peu flou.
Moi aussi javais déjà pensé à lorganisation de rencontres autour de la broderie. Se réunir pour broder cétait bien mais il y avait peut-être dautres pistes à explorer. Certaines brodeuses dont je faisais partie, étaient incapables de compter leurs points en papotant mais adoraient échanger des idées avec dautres brodeuses. Il fallait proposer quelque chose de différent.
Il existait des cybercafés, des cafés-philos, alors pourquoi pas des merceries-cafés ? Une fois par mois, le lundi après-midi, jinstallais des tables et des chaises disparates dans ma mercerie et je tirais les rideaux. La boutique était fermée et seules les inscrites avaient le droit dentrer. Dominique préparait le thé, le café. Je découpais les pâtisseries que lune ou lautre des membres du club « Entre amies » avaient préparées : cake au citron, tarte tatin, gâteau au chocolat... La conférence pouvait alors commencer. Elle ne durait jamais plus dune demi-heure afin de ne pas lasser lauditoire et doffrir un temps de discussion suffisamment important après lexposé.
Le premier invité était limpressionnant docteur Duthoit, un ostéopathe quAnne-Sophie connaissait. Beaucoup de brodeuses se plaignaient de tendinites ou autres douleurs articulaires et docteur Duthoit nous indiquait comment éviter les tensions ou soulager les douleurs installées. Cette première conférence médicale avait été un succès. Cétait un plaisir de voir toutes ces femmes faire des exercices pour assouplir les poignets ou détendre les épaules et la nuque.
- Chouette, on va pouvoir broder encore plus longtemps grâce à vous docteur !
- Attention mesdames, de la modération avant toute chose ! Faites des pauses et alterner les activités au cours de la journée.
Jespérais que le cycle de conférence allait se poursuivre dans la même bonne humeur tout au long de lannée.
CHAPITRE VI
Ma vie continuait à ségrainer au rythme de ma boutique. Paradoxalement, tenir une mercerie noffrait pas assez de temps dans la journée pour tirer laiguille. Je connaissais la frustration de vivre au milieu des fils et des toiles sans pouvoir vraiment me consacrer à louvrage en cours posé sur mon bureau. Une aiguillée par ci, une aiguillée par là, cétait tout ce que jarrivais à faire, et avec bien des erreurs.
Heureusement, je me rattrapais le soir. A peine la mercerie fermée, je montais prendre ma douche, me préparais un petit repas et minstallais dans mon fauteuil préféré. Je sortais peu le soir, si ce nest pour aller à mon cours de yoga. Je refusais les invitations avec politesse. Je voyais du monde toute la journée au magasin et javais besoin de calme pour me reposer. Je brodais parfois jusquà 23h en écoutant de la musique puis jallais me coucher avec un bon bouquin. Une vie de nonne !
Un homme cependant avait fait irruption dans mon monde. Un inconnu que je navais pas invité. Sa présence commençait presque à minquiéter. Tous les soirs, peu après 18h, il se postait devant la même vitrine et observait immobile ma collection de marquoirs anciens. Pour être plus précise, il fixait un marquoir en particulier, celui d Ariane Buisset. Je sentais sa présence hiératique derrière la vitre et les minutes quil passait là me semblaient interminables. Il sen allait sans même me jeter un regard. Javais quand même peur davoir affaire à un détraqué et jétais bien contente de pouvoir monter directement dans mes appartements après la fermeture.
Dans la journée, il marrivait de décrocher le marquoir dAriane pour essayer den percer le mystère. Louvrage qui avait été brodé au couvent du Saint-Sacrement à Nîmes en 1878, était le plus coloré de mes marquoirs. Ce nétait pas un simple abécédaire rouge sur canevas ; il avait eu lhonneur de la soie. Il présentait un autel un peu néo-classique, des symboles chrétiens, deux alphabets majuscules, une série de chiffres, le tout entouré dune frise fleurie. Je naurais peut-être pas du lexposer à la lumière du soleil, lui si fragile et délicat. Il était maintenant trop tard. Je nallais pas risquer de faire rentrer linconnu dans ma mercerie en enlevant le marquoir de la vitrine. Quoique
Javais prévenu Dominique et elle mavait rassurée.
- Il y a sans doute une explication rationnelle derrière tout ça, Béa ! Mais tu as raison dêtre prudente, on ne sait jamais.
A 18h, je sortais dans la rue faisant semblant de nettoyer ma porte. Je préférais que linconnu maborde dehors plutôt que dans ma boutique car il y avait beaucoup de monde à cette heure-ci qui passait à la boulangerie dà côté. Si je criais, on mentendrait facilement tandis que dans ma mercerie
A 18h 10, il tournait le coin de la rue et se dirigeait vers ma vitrine.
Voilà ! C'est la fin. J'ai été heureuse de partager cette histoire avec vous... Si vous voulez, je vous en dirai plus dans quelques jours quant à mes sources d'inspiration. Histoire d'assimiler vos impressions. N'hésitez pas à me mettre un commentaire !
CHAPITRE VII
L'inconnu avait tout de suite remarqué que le marquoir avait disparu et semblait un peu déçu. En tout cas, il navait rien deffrayant à cette distance là et portait la cinquantaine avec élégance. Il mavait même adressé un sourire un peu gêné. A croire que ce nétait plus le même homme. Allait-il passer son chemin sans rien me demander ? Jétais à deux doigts de le croire. Il semblait hésiter Je ne sais pas pourquoi je me suis finalement lancé la première.
- Je peux peut-être vous renseigner. Vous semblez intéressé par les marquoirs anciens. Je vous ai déjà vu devant ma vitrine plusieurs fois.
- Effectivement, oui Enfin non, pas véritablement. Cest assez compliqué comme histoire. Est-ce que je peux rentrer un moment dans votre magasin ? Jai quelque chose à vous montrer.
Je navais plus peur du tout. Jallais enfin savoir qui était linconnu de 18h.
Il sappelait Pierre Deschamps et travaillait deux rues plus loin. En passant devant ma mercerie, il avait été frappé par le marquoir dAriane Buisset. Sa femme possédait une oeuvre similaire brodée par une ancêtre lointaine qui avait fréquenté le même couvent, Marie-Adèle Francières. Il avait justement la photographie dans son sac si je voulais y jeter un coup dil. Cela faisait un moment quil lavait sur lui mais il nosait franchir le seuil de ma mercerie.
Effectivement les mêmes motifs figuraient sur les deux broderies mais ce nétait pas rare que des camarades de couvent composent plus ou moins le même marquoir. Marie-Adèle semblait cependant bien plus douée que la petite Ariane. Cétait toutefois difficile de se prononcer à partir dun vieux polaroïd des années 70.
- Cest très troublant effectivement cette ressemblance mais pas exceptionnel. Jaimerais bien étudier le marquoir en vrai ou en voir une meilleure photographie, si cest possible.
Pierre Deschamps sétait pétrifié une seconde et une immense détresse avait envahi son visage. Puis il avait semblé soulagé de se confier.
- Hélas, ce marquoir nexiste plus. Ma femme la détruit, avec dautres souvenirs de famille, le jour où elle a appris que son cancer était incurable. Elle ne voulait pas que des objets lui survivent. Elle trouvait ça injuste de disparaître alors que ce chiffon avait traversé un siècle sans dommage.
Et comme je restais sans voix nayant jamais su prononcer les mots qui réconfortent, il rajouta le visage bouleversé :
- Lorsque jai vu ce marquoir dans votre vitrine, jai tout de suite pensé que ma femme menvoyait un signe Elle se prénommait Ariane, comme la petite brodeuse.
EPILOGUE
Javais naturellement offert le marquoir de la jeune Ariane Buisset à Pierre, tout en sachant que cela ne ferait pas revivre lautre Ariane, celle qui avait compté dans son cur.
Les membres du club de point de croix de Dominique avaient décidé de reproduire à lidentique le marquoir de Marie-Adèle, en analysant à la loupe le polaroïd et en sinspirant des coloris de louvrage dAriane, sa camarade de pensionnat. Certaines retranscrivaient les motifs sur papier quadrillé, dautres brodaient à tour de rôle une lettre ou un symbole.
En juin, pour la dernière conférence de la saison, javais organisé une exposition autour des deux marquoirs. Jeanne la maîtresse décole, avec lautorisation des parents et du rectorat, avait accroché les lettres brodées par les enfants sur les murs de ma mercerie. Le mots Paix, Partage, Bonheur, Tendresse dessinaient une frise rouge et bleu qui sharmonisait merveilleusement bien avec les tons passés des deux broderies.
Anne-Sophie avait fait des recherches sur le couvent du Saint-Sacrement à Nîmes et livré le résultat de ses investigations dans une petite plaquette. Elle y avait aussi écrit un très beau texte sur la mémoire, le sens caché des choses. Tout, disait-elle, avait une signification. Je finissais par le croire.
Pierre mavait demandé en mariage ! Je ne sais pas si sa femme lui avait donné lautorisation de vivre un nouvel amour à travers ce marquoir qui portait son prénom et lavait guidé jusquà moi. Etait-ce le hasard ou le signe du destin ? Peu importait finalement.
Publié par Hélène à l'adresse 11:11 AM
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